Ce matin, dans la lumière du jour, une grosse fleur d’hibiscus gorgée de rosée s’incline vers la terre. À ses pieds se sont regroupées de petites fleurs très belles, très douces, et d’un lilas très tendre, mais dont j’ai oublié le nom. Inévitablement, toutes les fois où ma mémoire me fait défaut, une douce pensée s’envole vers ma belle-maman.

« Nous ne choisissons pas la manière dont nous allons vieillir, mais nous devons faire de notre mieux avec ce que la vie nous donne et nous retire », m’a-t-elle dit plus d’une fois.

Je la connais depuis plus de vingt-huit ans déjà et je peux en témoigner : rien ne peut altérer l’état de pleine gratitude dans lequel vit cette femme. Jamais de laisser-aller physique, ni d’apitoiement moral. Elle a su s’épanouir dans les moments les plus magnifiques comme les plus tragiques de son existence.

C’est sa manière bien à elle de témoigner son grand respect à la vie, même si celle-ci aujourd’hui l’oblige à vivre sans sa mémoire. Pour cette femme brillante, tout en intelligence et d’une grande bienveillance, le défi de voir petit à petit s’envoler des périodes complètes de sa vie fut immense.

Je me souviens que, tout au début de la maladie, elle tremblait à l’idée de ne plus se rappeler ce qui s’était passé la veille ou dans l’heure précédente. Elle portait aussi en elle la peur terrible de devenir un fardeau pour les siens. Et puis, peu à peu, fatalement, elle en est venue à oublier quel jour on était, ce qu’elle avait mangé le matin même, son numéro de téléphone, le nom de ceux qu’elle aimait.

Pourtant, jamais elle n’oubliait de prier pour les autres, de sourire aux étrangers, de s’émerveiller des petites choses du quotidien. Avec le temps, la maladie s’est mise à piller de plus en plus cruellement sa mémoire et ses souvenirs. Malgré tout, elle trouve encore la force en elle de dire « je t’aime » et « merci » pour les petites et grandes choses qui lui arrivent et celles qui lui échappent. Sa grâce de vivre, elle, demeure entière.

Depuis que les tyrannies du passé et du futur n’existent plus pour ma belle-maman, son monde recommence sans cesse dans le présent pur, d’instant en instant. Aujourd’hui, la maladie d’Alzheimer lui a presque tout pris, sauf une chose : l’éternité du moment présent.

Moi qui m’exerce à l’art de l’attention depuis trois décennies, je n’en suis pourtant qu’à mes balbutiements à côté d’elle. Par sa pleine acceptation de la réalité, elle m’enseigne que ce qui ne se perd jamais en cette vie, c’est la bonté du coeur et la noblesse de l’âme.

Perdre la mémoire est un abîme où personne ne souhaite tomber. Mais, si nous ne pouvons pas choisir les événements qui jalonneront notre vieillesse, nous dirait-elle, nous pourrons au moins choisir comment les vivre. Pour ma part, en côtoyant cette femme, j’ai appris tant de belles leçons, par exemple :

Que la vie est fragile, courte et précieuse. Qu’il nous faut apprendre à ralentir notre rythme de vie, car le temps passe vite, beaucoup trop vite. Je sais maintenant qu’il faut compter plus souvent nos bénédictions que nos fardeaux. Qu’il faut dire « je t’aime » souvent et sincèrement. Qu’il faut ouvrir les yeux sur la beauté du monde qui nous entoure, et le faire dès aujourd’hui, sans tarder, car ce moment est éphémère.

Vieillir est notre destinée. Notre devenir à tous.

Pour ma part, je m’y exerce déjà en m’inspirant grandement de ceux et celles qui ont franchi avant moi ce passage inévitable avec sérénité, avec courage et avec grâce. Déjà, j’en récolte des bienfaits.

Auparavant, je pouvais consulter ma montre plusieurs fois par jour. Mais aujourd’hui, quand mon esprit inquiet demande : « Quelle heure est-il ? », mon coeur patient lui répond : « Il est maintenant… »

(Extrait tiré de “Tout Passe” disponible en version papier, numérique et audio)

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